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  Dans la chambre du roi.  

Depuis quelques jours, nous sommes en Égypte ; un groupe d’une quarantaine de personnes.

Ce matin-là, nous avons prévu de visiter la chambre du Roi, dans la pyramide principale de Khéops. Il fait encore nuit quand nous abordons le lieu entre ville et désert.

Les pyramides gardent la ville comme des géants endormis. La magie opère dés qu'on s'approche. 

Saisis, nous escaladons les blocs de pierre, pour parvenir jusqu'à l'ouverture centrale gardée par deux gardiens mal réveillés . 

Nous pénétrons un tunnel immense semblable à la nef d'une église. Des rampes sommaires sont installées au sol. Au-dessus de nous, à grande hauteur, une voûte de pierres obliques se déploie, scandée de rythmes horizontaux, comme un escalier inversé.

Dès l’entrée je suis surprise par les proportions majestueuses auxquelles je ne m'attendais pas, et immédiatement, je sens des images affluer depuis d’autres strates temporelles. Comme une surimpression.

Je perçois d’autres processions, bien plus ritualisées que la nôtre. Des dizaines de personnes, flambeaux à la main, avancent d’un pas lent et cadencé. Je devine des parfums sans en sentir pour autant l’arôme. J’entends des percussions sourdes, des chants étranges, faits de sons modulés par la procession. Les voûtes vibrent sous les lumières tremblotantes des torches.

Puis tout s’efface, et je reviens au présent.

Nous empruntons un passage exigu, nous baissant pour progresser, jusqu’à entrer dans la chambre.

La chambre du roi est petite — ou plutôt étroite pour le groupe que nous sommes — mais la hauteur sous plafond empêche toute sensation de claustrophobie. (N’allez pas visiter les pyramides d’Égypte si vous êtes claustrophobes.)

Nous sommes tous là, debout, dans ce cube creusé dans le granit noir. Je suis surprise par la rigueur des murs, leur perfection austère. Au toucher, la surface est totalement lisse. Tout m’impressionne.

Devant nous, creusé dans la pierre, une sorte de tombeau… qui n’en est pas vraiment un.

Je l'observe et ne sais qu’en penser. Je cherche à ressentir en vain, à part cet angle brisé du sarcophage qui m’incommode profondément — comme une offense.

Nous nous installons, toujours debout, à l’écoute de Patrick, notre guide pendant ce voyage.

Des billes d'agate roulent sur le sol. L’une d’elles, rouge, roule jusqu’à mes pieds. Le moment commence.

Rapidement, d’autres strates temporelles s’imposent — cette fois sans me laisser le choix. Ma conscience oblitère le réel et bascule dans un autre espace temps.

Je ne suis plus spectatrice. Je vois à travers les yeux et le corps d’une femme participant à une cérémonie ayant eu lieu ici, dans un autre temps impossible à situer.

Autour de moi, je ne vois que  des femmes, vêtues de tissus blancs, légers et plissés. À travers cette blancheur presque diaphane apparaissent leurs silhouettes agiles, fines et brunes. Elles portent des bijoux d’or et des parures en palmes tressées.

Elles sont une vingtaine, agenouillées en formation presque militaire devant ce qui apparaît désormais clairement comme un autel.

La maîtresse de cérémonie se tient debout. Je ne distingue pas le bas de son corps. L’air est dense, mais respirable. Ses parures sont plus imposantes encore : un large collier pectoral d’or serti de pierres, semblable à ceux que j’observais enfant dans les vitrines du Louvre.

Puis vient le plus troublant.

À plusieurs reprises, elle étend les bras en croix. Alors, des ailes se déploient dans son dos — semblables aux représentations d’Isis. Elles sont faites de lanières de palmes fraîches, assemblées avec une précision extrême, évoquant un plumage élaboré. Elle répète ce geste, à plusieurs reprises, comme une invocation vivante de la déesse.
 

Les femmes, toujours agenouillées, tiennent chacune une coupelle d’encens qui emplit la pièce d’un parfum doux et légèrement sucré.

Elles chantent sans paroles, une modulation envoutante.

Leur synchronisation est telle que leurs consciences semblent fusionner. Je sens que je pourrais passer de l’une à l’autre comme à travers un réseau.

L’intensité monte.

Elles posent les récipients devant leurs genoux. Elles commencent à bouger le buste, d’avant en arrière, en rythme, comme soulevées par une houle gigantesque. Le lieu semble se remplir d'une eau invisible extrêmement dense. Le son lui même devient ondulation, créant une vague sonore et vivante.

Je suis emportée. Des informations me parviennent — issues de la mémoire de la femme qui m'accueille.

J'accède à une forme de connaissance — comme une architecture intérieure, en retrait de la conscience immédiate, mais qui soutient tout son être. J'ai la sensation d'évoluer dans sa mémoire comme dans une bibliothèque vivante, et là où je regarde: j'ai l'info.

Je comprends ce rituel. Et bien d’autres encore.

Je sais pourquoi ce sont uniquement des femmes : une cérémonie d’Isis, liée à la fertilité, à la régénération et aux rythmes de l’eau mercurielle, ces ondulations dans le son et l'espace recréent l'interface qui fera descendre l'eau céleste.

Je ressens ce féminin, à la fois doux et d'une puissance implacable.

La femme qui m’héberge possède un caractère trempé, comme une lame passée au feu — une densité inhabituelle, presque celle d’un combattant. Et pourtant, rien de belliqueux : seulement une rigueur, une connaissance, un alignement.

La texture de sa conscience me paraît très éloignée de la nôtre — que je perçois soudain, par contraste, comme molle, sucrée, beaucoup trop confortable.

Sa conscience me rappelle l’austérité des murs qui m'entourent.

Avisant les constructions, je comprends alors que les moindres détails architecturaux dans la pyramide, le tunnel, les voûtes, les plis horizontaux parfaits donnés à la pierre — comme ceux observés la veille dans la pyramide rouge, à Saqqarah — ils ont une fonction précise : moduler le son, et accueillir l'ondulation, interface entre les mondes. Rien n’est décoratif. Tout sert à amplifier, orienter, rendre opératif.

Je me laisse glisser dans cet espace temps, baignée à la fois dans la sensualité du rituel et dans cette densité de connaissance disponible — comme un arbre ployant sous ses fruits.

Mais soudain, la femme identifie à son tour ma présence.

Elle ne s’y oppose pas — cela semble même familier pour elle.

Mais elle demande un échange. Ce à quoi j'accepte, au vu de ce que j'ai perçu d'elle.

Comme en empruntant un tunnel de conscience, elle s’invite à son tour en moi.

Elle observe les gens autour de moi. Elle regarde la scène à travers mes yeux. Elle écoute. Elle explore mon esprit comme une pièce inconnue.

Et à mon grand désarroi… elle déteste ce qu’elle découvre.

Ce n’est pas moi en particulier — c’est toute notre époque qui la heurte violemment.

Elle perçoit notre monde comme vulgaire, ignorant, profanateur. 

Elle ressent que nous déshonorons le lieu,  présents sans conscience, sans respect suffisant à ses yeux. Partout où elle regarde, je sens que ça lui fait mal. Nos tee shirts froissés, nos sacs à dos avachis posés dans un coin, nos baskets poussiéreuses. Puis elle regarde à l'intérieur. Qui nous sommes en tant qu'époque et civilisation.

Plus elle explore, plus elle s’indigne, plus sa colère grandit.

Elle hurle dans ma tête :

« Mais qu’est-ce que vous faites ? Quelle est cette époque abjecte et ignorante ? Quelle est cette obscurité obscène qui gouverne votre monde ? »

Sa détresse est immense. Elle perçoit notre époque comme une souillure du sacré, des lieux, des êtres.

J’essaie de la calmer, d’ouvrir un dialogue. En vain.

Elle est furieuse et sa fureur m'empoisonne.

Je dois alors couper le lien — sinon la situation deviendrait difficile à contenir. Et moi, je veux vivre ce moment ici, dans la chambre du roi.

Alors je coupe d'un coup sec le lien avec elle et la scène s'éteint.

Je reviens à moi, riche de ce que j’ai perçu. Mais des bribes de son émotion sont restées en moi.

Je me mets à pleurer — comme si je pleurais sur nous, à travers son regard.

Le temps passe. Nous finissons de goûter le lieu.

Une amie chère vient me voir alors que je suis encore en larmes.

Elle me dit :« J’ai vu. »

Je ne comprends pas immédiatement.

« J’ai vu… j’étais là-bas aussi. Je t’y ai vue. Nous étions ensemble. »

Je suis encore submergée. Je réponds vaguement :« Oui, oui… on en parlera après. »

Nous quittons le lieu.

Je me sens habitée d’une densité rare — comme si son temps s’était ajouté au mien. Tout est à la fois intense et léger. Je suis pleinement revenue.

Nous repartons à l’hôtel, puis déjeunons.

Après le repas, F me rejoint. Nous échangeons.

Je découvre qu’elle aussi a vu la cérémonie. Qu’elle y était. Qu’elle m’a reconnue « là-bas ».

Elle aussi est revenue avec un goût amer — celui d’une époque qui désacralise tout, inverse les valeurs, pollue le sens, les sols et les hommes.

Nous parlons longuement de cette sensation de désordre, de perte de repères qui a surgit par contraste avec un lointain passé.

Nous explorons longuement une forme de sororité aux racines improbables tandis que peu à peu, le souvenir de la cérémonie se dissout, laissant derrière lui une étrange densité — comme si un autre temps s’était déposé en nous.

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