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Fantômes

Imaginez.

Nous sommes en 2013. Mon chéri et moi sommes en train d'acquérir une petite maison nichée dans les sentes du Pré-Saint-Gervais. Exactement ce dont nous avons toujours rêvé : un jardin, du calme, aux portes de Paris, pour un prix abordable. Bref, une opportunité inespérée.

Tout est compliqué dès le départ. Les anciens propriétaires changent d'avis à plusieurs reprises, et l'agent immobilier sent l'alcool dès le matin... Mais nous voulons cette maison à tout prix. Elle ressemble à un rêve.

Des travaux sont prévus avant l'emménagement. À l'époque, nous vivons dans un studio du 20e arrondissement. Dès que les ouvriers interviennent sur la maison — démolition de cloisons, sondages du sol — tout commence à très mal se passer.

On découvre de l'eau sous la maison. Pas un peu. Une véritable rivière.

Les ouvriers fuient le chantier. Nous changeons d'équipe. Les nouveaux commettent des erreurs importantes et finissent eux aussi par partir. À chaque visite, tout le monde se crie dessus. Et cela déborde rapidement du chantier : au bout de quelques minutes, quelle que soit la discussion, même avec des proches, les tensions montent.

Nous commençons à nous inquiéter et demandons à un ami 'au fait des énergies' de venir jeter un coup d'œil.

Il passe un après-midi entier avec nous à inspecter la maison, espace après espace.

Tout commence dans le jardin. Selon lui, l'ancienne propriétaire est furieuse. Elle ne sait pas qu'elle est morte et nous considère comme des intrus.

— Vous avez coupé le rosier? demande t il en fronçant les sourcils.

— Oui, répond mon compagnon. Il gênait le passage et nous nous blessions dessus. Nous ne l'aurions de toute façon pas conservé.

— Oui, c'est bien elle, confirme-t-il.

Il promet de la « faire passer ».

Puis, dans la maison, il détecte ce qu'il appelle « beaucoup de morts ». Sans doute un passage lié à un ancien cimetière situé non loin. Il n'y aurait pas grand-chose à faire, sinon déplacer ce passage de la chambre vers la cave afin que nous soyons moins dérangés.

Je n'y comprends pas grand-chose et si ce n'était un ami, j'aurais tendance à ironiser. Pourtant, dans les semaines qui suivent, l'atmosphère s'apaise suffisamment pour que nous puissions terminer les travaux.

Nous emménageons enfin. Mais l'ambiance du quartier reste extrêmement agitée.

Les voisins hurlent. Les enfants des voisins hurlent. Les baby-sitters des enfants des voisins hurlent. Et nous-mêmes peinons à garder notre calme dans cet environnement que nous imaginions serein et qui s'avère tout l'inverse.

Les nuits, elles non plus, ne ressemblent plus à des nuits.

Dans mes rêves défilent des visages de jeunes hommes blessés au combat. Parfois, je sens même qu'on m'attrape le bras. Qu'on tente de me réveiller, de m'interpeller. Cela arrive presque chaque nuit. Parfois avec une sensation de contact si réelle que je me réveille en sursaut.

— Madame, je suis où ?

— Madame, comment on s'en va d'ici ?

Je ne comprends pas ce qui m'arrive. Je n'en parle à personne.

Puis, une nuit, je distingue clairement un jeune homme. Ou plutôt un gamin. Quatorze ans tout au plus. Une redingote de laine bleu nuit aux détails rouges, lourde de pluie. Une barbe sale. Une baïonnette en bandoulière. Et surtout... une partie du visage emportée.

Sauf qu'il est réveillé.

C'est à cet instant que je comprends que je vois un mort.

Dès que je pose les yeux sur lui, il s'adresse à moi d'une voix suppliante :

— Je m'appelle Gertrud. Je suis perdu ici, madame. Aidez-moi à partir.

J'encaisse le choc. Mais désormais, je comprends ce qui se passe chaque nuit.

Je me mets alors à lire tout ce que je trouve sur les fantômes. Je dévore notamment les ouvrages de Patricia Darré. C'est grâce à elle que je comprends que l'association de l'eau, de l'électricité — un compteur est installé sur le mur de notre chambre — et des travaux invasifs pourrait favoriser l'éveil et le maintien des mémoires du lieu.

Dans notre vie quotidienne, l'ambiance devient de plus en plus délétère.

Nous nous fâchons avec les voisins. Des amis annulent au dernier moment des dîners prévus depuis longtemps. D'autres viennent et trouvent l'atmosphère si pesante qu'ils ne reviendront plus. Le lieu semble déteindre sur nous sans que nous nous en rendions compte.

L'un de nos chats est grièvement blessé après avoir été attaqué par d'autres chats. Notre second chat frôle la mort pour une raison que personne ne parvient à expliquer. Même le vétérinaire qui l'opère ne trouve rien.

Intermittents du spectacle, nous travaillons de moins en moins. Nous sommes tristes ou en colère presque en permanence.

Cette situation dure.

Nous nous interrogeons sur notre couple, sur notre envie de quitter Paris. Nous finissons par nous convaincre que le malaise vient sans doute de notre désir d'ailleurs.

Nous en parlons autour de nous.

Des amis énergéticiens reconnaissent l'agitation du lieu et tentent de nous aider. Mais aucune pierre, aucune shungite, aucun rituel ne produit d'effet durable.

Un ami me dit un jour :

— Quand ça prend de telles proportions, il faut quitter le lieu.

Mais nous venons à peine d'arriver. Sur le papier, tout est parfait. Et à cette époque de notre vie, nous avons du mal à prendre en compte l'invisible pour prendre des décisions aussi radicales.

Puis survient le point culminant.

Un soir, nous sommes installés devant la télévision après avoir mangé un repas acheté chez un traiteur asiatique.

Du coin de l'œil, je perçois une ondulation de taille humaine qui se déplace dans le salon.

Soudain, la poubelle — rangée dans un meuble à tiroir — s'ouvre toute seule. Une petite boîte de sauce piquante s'envole et vient atterrir en vol plané sur le tapis. La tache rouge ressemble à du sang répandu.

Nous supposons qu'un objet compressé dans la poubelle a produit un effet catapulte. Nous nettoyons, rangeons, réparons... puis retournons nous asseoir.

L'ondulation est toujours là.

La poubelle s'ouvre une seconde fois.

La même sauce rouge vif traverse la pièce et retombe au sol.

Cette fois, l'étrangeté de la scène nous électrise.

J'avoue alors à mon compagnon que je vois depuis plusieurs minutes une sorte d'ombre dans le salon.

Il se tourne vers elle et lui ordonne à voix haute de partir.

Tout s'arrête immédiatement. L'ombre disparaît. Ce sera tout pour ce soir-là.

Mais cet événement donne encore davantage de poids à ce que je vis la nuit.

Je commence alors des recherches historiques.

Je découvre que le secteur a été un champ de bataille lors de la Commune de Paris. Une amie historienne confirme plusieurs éléments : le costume, l'âge du soldat, jusqu'au prénom. Je ne lui révèle évidemment pas dans quelles circonstances j'ai obtenu ces informations.

À partir de là, notre désir de quitter Paris devient une certitude.

À la même période, je perds un ami très cher, emporté par une maladie fulgurante.

La douleur est immense.

Je suis incapable d'assister à son inhumation au Père-Lachaise. Au risque de décevoir d'autres amis. C'est simplement trop difficile.

Le lendemain pourtant, je sens sa présence près de moi.

Une envie irrépressible me pousse à me rendre au Père-Lachaise, alors que la veille je me sentais incapable du moindre mouvement.

Le cimetière se trouve à quinze minutes à pied.

Une fois sur place, j'ai l'impression qu'il marche à mes côtés.

Un dialogue s'installe naturellement.

Je lui demande pardon de ne pas être venue la veille.

— Ce n'est pas grave. Tu es là aujourd'hui.

Nous marchons longtemps.

Puis, sans vraiment savoir comment, mes pas me conduisent devant une construction dont on m'avait dit qu'elle ouvrait sur le monde des morts. Chaque fois que je l'avais cherchée, je ne l'avais jamais trouvée.

Et là, je suis devant.

Avec lui.

— C'est là qu'on se quitte, me souffle-t-il.

— C'est-à-dire ?

— C'est là que tu devais m'amener. C'est là qu'on se quitte.

J'ai alors la sensation que nous nous prenons solennellement par la main.

J'avance vers un petit escalier. Il est à ma gauche, comme si nous avancions vers un autel.

Je monte les trois marches. Je sens sa présence s'illuminer comme un immense feu de joie.

L'émotion me submerge. L'air semble saturé d'un amour sans limite. J'entends un « merci » tandis qu'une vague de lumière me traverse.

L'instant d'après, je suis seule.

Seule sur cette tombe. Je me sens à la fois triste, perdue et persuadée d'avoir déliré. Je rentre chez moi.

J'ai du mal à revivre cette journée sans douter de moi-même.

Pourtant, cette expérience renforce ma conviction que j'ai accès à quelque chose qui existe de l'autre côté du voile.

Je décide alors de dialoguer consciemment avec les défunts qui me contactent.

Chaque fois, je les accompagne vers la prise de conscience de leur mort. Parfois, je les dirige vers le Père-Lachaise, où je perçois ce que j'appelle des portes de passage.

Mais ils sont trop nombreux.

Et je débute dans cet univers. Je ne peux pas consacrer toutes mes soirées à accompagner des morts.

Pendant ce temps, dans notre vie quotidienne, les choses commencent enfin à s'améliorer lorsqu'un ouvrier trouve un moyen de détourner une partie de l'eau qui circule sous la maison.

Puis le nom d'un géobiologue réputé me tombe entre les mains.

Je le contacte.

Il vient, travaille sur le lieu et installe plusieurs dispositifs fondés sur les ondes de forme.

L'effet est immédiat. La maison s'apaise. Elle devient enfin vivable. Je recommence à dormir.

C'est alors que notre projet de départ vers La Rochelle se concrétise.

Le jour même où nous nous apprêtons à rédiger l'annonce de vente de la maison, un mot apparaît dans notre boîte aux lettres :

« Si vous vendez votre maison, nous serions intéressés. »

L'affaire est conclue en quelques semaines.

Nous quittons ce lieu sans aucun regret.

À la suite de cette période, je conserve la capacité de percevoir et de dialoguer avec les défunts. Mais je choisis volontairement de refermer cette porte afin que cet aspect n'envahisse plus ma vie quotidienne.

Pendant longtemps, je ne conserverai cette faculté que pour accompagner mes proches lorsqu'ils traversent la perte d'un être cher.

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