L'âme du plomb (extrait)
Le maître verrier
Le jour n'était pas encore levé. La couverture en laine rugueuse maintenait la tiédeur de son corps dans une bulle neutre et confortable. Jean passa une jambe hors de la couche. Le sol en terre battue exhalait l'humidité de la nuit. Au contact du froid, il se rappela où il était et ce qui l'attendait. Alors, il glissa hors du lit.
Dans le pot de terre cuite, quelques braises subsistaient de la veille. Il déposa l'écuelle remplie d'eau, en y jetant des branches de romarin.
Sur une vieille planche qui lui servait de table, il saisit le fromage et le pain, encore enroulés d'un torchon. Mangea en mastiquant lentement. Rassasié, il prit un temps pour étaler ses outils sur la table. Il commença par les observer. Il les saisissait un à un, observait leur état, leur tranchant à la lueur du jour naissant. Certaines lames manquaient d'affutage, et il prit le temps de les aiguiser avec attention. Il fit ensuite jouer les pinces et les ciseaux. Puis il avisa le faisceau de baguettes. Enfin, il vérifia les pochons de tissu dans lesquels des morceaux de verre coloré étaient triés par nuances. Les tessons sonnaient comme des piécettes lorsqu'il les versait dans sa main. Il observa leur clarté et leurs teintes. Il les passait en revue un à un, les disposant sur la table dans un ordre évoquant l'arc en ciel. Il prenait un plaisir véritable à regarder son nuancier. Avec des gestes doux, il les replaça dans leur enveloppe de tissu. Enfin il prit une grande inspiration.
La tentation était grande de se plonger dans le temps des hommes dès le réveil. S'il prenait le risque de réfléchir, c'était un plongeon dans l'abysse. Revenir à ses outils le protégeait du vertige.
Il referma savamment le tissu en un sac, le mit en bandoulière et quitta l'abri. La zone des baraquements s'étendait aux abords de la ville. En contrebas les boucles de la rivière miroitaient sous les premières lueurs du jour.
Au loin les brumes de chaleurs matinales masquaient l'orée des grands murs de pierre. Autour de lui, le camp s'éveillait. Dans les cabanes du chantier, on soufflait les lampes. Les silhouettes sombres traversaient en silence le dédale des abris. Dans la cité adjacente montait progressivement l'agitation des camelots trainant leurs ânes.
Dès les premières rues pavées, on percevait les bruits de la forge dont les coups réguliers réveillaient les habitants bien avant l'aube. La ville s'enroulait sur elle même en quartiers distincts. Au coeur du dédale, le parvis et l'immense chantier. Au nord, des maisons sobres hébergeaient les chanoines en charge de la supervision et des finances. Au sud, les premiers murs érigés soutenaient déjà l'hôtel-Dieu. En plus de loger les malades, la bâtisse abritait la communauté religieuse. Tous les matins, devant l'entrée, la foule s'amassait en grappe devant les lourdes portes pour réclamer des soins. Les sœurs triaient les malades. Beaucoup espéraient y trouver un abri pour les préserver de la rue. Les places étaient comptées.
A quelques pas, le parvis débordait de marchands bruyants, d'animaux qui l'étaient tout autant, et d'odeurs variées, de la plus sucrée à la plus vile. La communauté des mendiants avaient trouvé place sur les marches du grand portail occidental. Enfin, quand on les franchissait, on pénétrait dans un espace immense, confus et grouillant, un enchevêtrement de murs, d'échafaudages et d'artisans affairés dont on ne pouvait encore distinguer la structure de l'architecture à venir.
Ce matin-là, les compagnons se tenaient près de l'entrée sud. Une fois par semaine, ils se réunissaient par confréries, auprès d'un référent qui changeait chaque saison. Eux mêmes soumis au maitre d’œuvre. Récemment, l'arpenteur avait pris les rênes du chantier.
Jean rejoignit le groupe des verriers et des vitriers. Il ignorait les noms, seuls les visages finissaient par s'inscrire après plusieurs semaines.
La visite était rythmée comme une partition et calibrée dans le temps.
Chaque artisan commençait par présenter ses remarques ou ses difficultés sur le travail de la semaine passée. Une fois que chacun avait pris la parole, le groupe faisait le tour du chantier pour résoudre les problèmes posés. Une fois les réponses apportées, chacun prenait sa place, sachant ce qu'il avait à faire pour la semaine à venir.
La plupart des parois s'élevaient avec élan à des hauteurs troublantes. Comme des nuées blanches, les maçons vêtus de clair parachevaient la construction des murs. Depuis le sol, on les distinguait perchés sur les échafaudages les plus élevés, à la manière d'hirondelles faisant leur nid.
L'esplanade était gigantesque et ceinte de murailles aux reliefs inhabituels. Sur les dalles se succédaient les ateliers des artisans collés les uns aux autres, comme les camelots sur un marché.
La voûte avait déjà recouvert le chœur et une partie de la cathédrale. Aux extrémités du chantier, des espaces étaient réservés aux matériaux.
Les murs croulaient sous les échelles de toutes tailles. Le lieu ressemblait à une ruche immense, un village dans la ville. Le bruit des tailleurs de pierre se joignait aux échos tressautants de la forge. Peu de paroles mais un brouhaha très différent des bruits de la ville avoisinante.
Au centre, tenu en respect par tous les artisans et exempt de matériaux ou de postes de travail: le labyrinthe. Pour les compagnons, il était la pièce centrale de l’œuvre à venir, comme une clé de voûte que chacun admirait ou craignait. Certains disaient que c'était la porte d'un Esprit nourrissant l’œuvre et le clergé cherchait par tous les moyens à étouffer ces rumeurs.
Les artisans n'y stationnaient jamais mais les pèlerins y venaient déjà en nombre. En peu de temps, le labyrinthe était devenu l'objet de toutes les curiosités et superstitions locales. Les voyageurs venaient en curieux observer cette forme étrange, cet espace vide au cœur des élévations. Ils devinaient, au travers de ce symbole de pierre, le caractère hors du commun du projet architectural à venir. Les femmes délaissées ou en attente de grossesse venaient s'y recueillir, y frottant l'une un morceau de drap, l'autre une chemise. Enfin, les malades et les sans-abri exclus de l'hôtel-Dieu y trouvaient refuge pour la nuit, entrelacés en un amas de corps, espérant, à défaut d'un toit, une guérison miraculeuse.
Après la réunion des verriers, Jean rejoignit l'espace situé entre le chœur et le portail sud. Durant le temps précédant son arrivée, les tailleurs de pierre et les maçons avaient achevé l'encadrement qui lui avait été assigné. Le mur était érigé, la voûte le surplombait. Il se plaça au pied de la paroi et leva les yeux en direction de la baie. A plusieurs hauteurs d'homme, l'espace ouvrait sur le ciel.
Observant le vide qui s’ouvrait devant lui, ses souvenirs refluèrent. Dès l'age de 8 ans, il avait commencé l'apprentissage du verre coloré auprès d'un maître verrier de renom. Devenu adulte, il avait longuement voyagé avant de se lancer à son tour, comme une évidence, dans l'art du vitrail et de ses compositions.
Plus tard, sa rencontre avec un homme d'église enlumineur lui avait permis d'enrichir ses connaissances de la géométrie. Ses voyages l'avaient porté jusqu'à Venise et Jérusalem. Il était parti à la rencontre des pigments, avait découvert les subtilités des teintes, les détails secrets de la cuisson du verre améliorant la qualité des transparences, il avait travaillé avec les métaux chargés de colorer la matière autant que de signer son rayonnement. Ramenant de pays lointains certains minerais nécessaires à la fabrication des oxydes. Avec les années, il avait appris à travailler d'une manière personnelle que beaucoup lui enviaient. Il avait fini par apprendre à monter le mur du plomb, intégrant dans ses compositions tout l'enseignement dispensé par ses rencontres. Il était connu pour travailler seul. Chose rare car la plupart des verriers travaillaient à la tete d'un atelier, avec sous leurs ordres de nombreux assistants.
Un compagnon enfin l'avait mis sur la Voie de la Cathédrale, lui disant qu'une communauté d'artisans de tous bords coagulait autour d'un projet titanesque. Un chantier d'exception : bâtir un phare pour les temps à venir. En tant qu'artisan renommé, Jean avait sa place et était attendu. Seulement, il fallait partir de suite.
Jean n'avait pas hésité une seule seconde, et s'était lancé dans l'aventure, abandonnant derrière lui sa femme et ses fils pour un projet qui ouvrait les portes de la démesure.
