Premiers pas dans l'Autre Monde
Décembre 1999.
Nous sommes en Afrique du Sud. Je débute en tant que jeune réalisatrice dans le monde de la publicité.
C’est mon premier film beauté, comme on dit dans le métier. Un beau projet, un beau modèle, un chef operateur recherché... Et, pour couronner le tout, une destination au soleil en plein mois de décembre.
Ce soir là, nous venons de terminer le tournage, après une semaine passée dans un lieu hors du commun. Un promontoire appelé « la montagne de la Table », il est situé sur la chaine des 12 Apôtres. Concrètement, une forêt de pins maritimes imposants et graphiques surplombe la baie du Cap. Cet endroit magique nous a portés, inspiré et imprégnés pendant toute une semaine et après une journée intense, le film est maintenant dans la boite.
Généralement, lorsqu’une journée de tournage de ce type s’achève, l’équipe — mannequin, réalisateur, chef opérateur, producteurs, créatifs de l’agence — va dîner ensemble avant de reprendre le chemin des salles obscures de montage dans les semaines qui suivent.
Nous nous retrouvons dans un bar, et pendant que les discussions s'animent, fatiguée, je reste un peu à l’écart affalée sur une banquette. Je suis contente qu'à cet instant là, on m'oublie. Je suis debout depuis quatre heures du matin. Une longue période de travail incluant la préparation est derrière moi, fiévreuse, concentrée, exigeante.
Ces journées sont toujours particulières dans le déroulement de la fabrication d’un film. Elles portent en elles une tension extrême. Il faut faire entrer le film tout entier dans une (ou parfois deux) journées trop courtes, et le soleil impose son rythme à l’équipe, à la différence d’un studio où les lumières artificielles permettent de poursuivre jusqu’à l’épuisement.
La gestion du temps, les demandes de chacun, les sommes allouées par la production, mais aussi la fatigue et les exigences des modèles : tout doit s’articuler avec une précision presque millimétrée pour qu’à la tombée du jour, nous repartions avec l’intégralité du film.
En cet instant après un passage express à l'hôtel pour une douche, je sens la tension retomber brutalement.
Assise en retrait, je lutte pour ne pas m’endormir.
La lumière semble baisser peu à peu. Je me dis que l’on a sans doute diminué l’intensité pour créer une atmosphère plus chaleureuse dans le bar.
Mes sens semblent s’obscurcir de plus en plus et j’ai peur de m’évanouir.
Tout y ressemble. Pourtant, je continue à me sentir bien. Étrangement, je suis parfaitement réveillée. Je mets cette obscurité visuelle sur le compte de la faim et de la fatigue.
Je suis maintenant dans le noir. La fatigue me fige au point que je ne parviens pas à bouger. A l’intérieur quelque chose abdique. Je me dis que, tant pis, je vais m’endormir là. On verra bien.
À l’instant où je me détends, le noir se colore. Puis le lieu se couvre soudain de taches de lumière.
De minuscules points lumineux remplissent rapidement mon champ de vision et se superposent au décor. Le bar devient un tableau pointilliste, un ciel étoilé en 3 dimensions.
Les points brillent comme des milliards d’étoiles.
Le lieu semble maintenant recouvert de paillettes dorées. C’est magnifique. Comme si tous les atomes du lieu s’étaient soudain réveillés et s’étaient mis à scintiller.
Je regarde autour de moi. Les points lumineux semblent former des silhouettes, dont je comprends qu'il s'agit des gens autour de moi.
Ils sont constitués de lumière agglutinée. Ce que je perçois d'eux semble être ce qu’ils sont, ce qu'ils vivent et ce qu’ils rayonnent.
Certains paraissent déprimés. Je le comprends à la lumière terne des filaments qui les composent. D’autres sont timides : leurs filaments, pourtant brillants, restent comme recroquevillés autour d’eux.
Je regarde un couple d’amoureux, véritable spectacle : Des milliers de filaments de lumière s’échappent de leurs bras, de leurs mains, de leurs jambes et du sommet de leurs crânes. Ils se rejoignent et se mêlent dans un enchevêtrement précieux. Leurs corps semblent pris dans deux cocons de lumière. Les fils, fins comme des fils de soie, créent entre eux un pont immatériel fait de paillettes et d’électricité.
Autour d’eux, les serveurs continuent leur ronde, indifférents.
Au milieu de mes visions célestes, une voix lointaine se fait entendre. Je perçois qu'on m'appelle. Mes amis et collègues me rejoignent et m'invitent à rejoindre la table.
La magie fond et se disperse doucement dans l’atmosphère. En une dizaine de secondes, tout redevient normal.
La soirée s’écoule comme si rien ne s’était passé et une vitalité me traverse comme jamais.
Quelques jours plus tard, un soir, en France au fond du Berry. Un feu de bois brûle dans la cheminée.
Je suis encore dans un état particulier, marquée par le tournage, mais plus encore par ce que j’ai vécu à la fin de cette journée.
J'ai beau retourner l’événement, je ne trouve aucune explication.
À l’époque, j’ignore l’existence des plantes chamaniques qui révéleront, des années plus tard, ce type de monde et de visions. Internet balbutie encore et, même si j'ai pu expérimenter une forme de clairvoyance, toute quête spirituelle à proprement parler m'est étrangère.
Tout en réfléchissant, je passe en revue mon catalogue interne à la recherche d'interprétation. Mon cerveau s'embrume progressivement. En cet instant, je fixe avec détachement le feu qui me fait face. À demi endormie, je regarde les flammes. Le feu crépite et m’hypnotise. Le même sentiment d'abandon total.
Bientôt, les flammes semblent sortir du foyer.
Elles remontent le long de mes bras, de mes jambes, puis atteignent le sommet de mon crâne. Mon corps communique avec le feu par un réseau de filaments étincelants.
Je sens ma fatigue s’écouler doucement hors de moi et rejoindre les flammes.
Le spectacle est sublime, régénérant.
Il dure quelques minutes, puis je m’endors.
À la suite de cette expérience, ma capacité à voir les filaments et les points lumineux disparaîtra complètement, pour ne jamais revenir jusqu'à aujourd'hui. Du moins sous cette forme.
Je n’aurai de cesse, pourtant, de chercher une explication à ce que j’ai vu.
Bien des années plus tard, je découvrirai dans les ouvrages de Castaneda une description qui ressemble, de manière troublante, à celle de mon expérience.
Puis l'apprentissage de techniques comme la Trame (outil créé par P.Burensteinas) bien plus tard me donnera des clefs de compréhension.
Mais ce qui s’est passé ce soir-là reste de l'ordre du Mystère, profond, silencieux.
Je sais seulement que, l'espace d'un instant, le monde ordinaire a cessé de l’être, ouvrant une brèche sur autre chose.
