La guerre du 'tous contre tous'
Hobbes et Steiner. La guerre de tous contre tous
En 1651, dans Leviathan, Hobbes évoque la « guerre de tous contre tous » pour décrire une situation où rien — ni État, ni loi — ne garantit la sécurité. Chacun sait que l’autre peut devenir une menace. Il doit donc se protéger, parfois même prendre les devants.
Pour sortir de cette situation, les hommes passent un « contrat social ». Ils abandonnent une part de leur liberté et renoncent à se faire justice eux-mêmes. Ils confient leur pouvoir à un souverain unique et tout-puissant : l’État, incarné par le Léviathan. Celui-ci impose l’ordre, garantit la sécurité et protège les citoyens en échange de leur obéissance.
Aujourd’hui, la violence est généralement contenue par les institutions, les lois et les règles communes. Mais les institutions elles-mêmes peuvent être défaillantes.
Lorsque je ne peux plus faire confiance à l’autre pour respecter les règles, tenir parole ou ne pas profiter de ma vulnérabilité, je me protège. Lui fait de même. Et chacun peut finir par interpréter la défiance de l’autre comme une menace.
La guerre de tous contre tous n’est donc pas nécessairement une violence ouverte. Elle peut devenir une tension permanente, une société où chacun se tient sur ses gardes.
Steiner, au début du XXe siècle, radicalise cette lecture. Pour lui, cette guerre n’est plus seulement politique : elle est aussi spirituelle. Si une conception matérialiste du monde l’emporte, « la guerre de tous contre tous se déclencherait ». Nous péririons « par la guerre de tous contre tous, par le Mal, par la lutte des hommes entre eux ».
C’est peut-être là que Hobbes et Steiner se rejoignent.
Une société peut être pacifiée en surface et pourtant profondément fragmentée par la défiance.
Chez Hobbes, il faut contenir cette menace par un contrat et une autorité commune.
Chez Steiner, elle ne peut être conjurée sans une transformation intérieure.
La question devient alors différente : que se passe-t-il lorsque la méfiance généralisée n’est plus seulement la conséquence de l’absence d’autorité, mais le signe d’un lien qui s’est défait ?
Et surtout : comment éviter que cette défiance ne s’amplifie, ne se transmette et ne soit utilisée comme un principe d’organisation sociale ?
Peut-être que prévenir la guerre de tous contre tous commence précisément là : restaurer les conditions de la confiance avant que la fracture ne devienne irréversible.




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